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Orient, Occident

Orient, Occident : synthèse de deux philosophies


 Evoquer le rapport Orient/Occident revient plus à souligner une réelle distinction mentale qu’à parler d’une simple frontière naturelle. Tels deux pôles ayant évolué dans la méconnaissance, voire dans le rejet l’un de l’autre, ils incarnent deux visions régnant trop souvent sans partage sur le même monde. Et si les frontières ne sont plus aussi distinctes depuis le milieu du XXème siècle, si la culture de l’un commence à s’immiscer dans la culture de l’autre, cette soudaine perméabilité des mentalités tient plus du folklore qu’à une véritable ouverture culturelle. En effet, derrière les arts martiaux, le Shiatsu ou le Feng Shui, comprenons-nous jamais les enjeux de la pensée qui les sous-tend ?  
 Soucieux de relever ce défi, le philosophe et sinologue François Jullien a entrepris de fixer les différences de valeurs entre l’Orient et l’Occident. A nos origines grecques, fondées sur l’héroïsme et l’action puissante, s’oppose une sagesse chinoise qui préfère harmoniser ses actions en accord avec un monde futur dûment pensé. Tandis que l’Occident pense pouvoir cerner l’être par la pensée discursive, l’Orient lui reconnaît des limites et renonce à le percevoir intégralement de cette façon.
 Mais au fond, à quoi tient une telle différence ? Certes, notre culture occidentale émerge tout droit des dogmes des Saintes Ecritures. Il faut attendre la Renaissance pour que commencent à se conjuguer théorie et expérience. Notre histoire intellectuelle est fondée sur cette dualité. La Chine quant à elle, berceau de la culture asiatique, s’inspire d’une toute autre démarche, peu portée sur les définitions et les déductions, mais allusive et intuitive. En outre, si le sage platonicien place la réalité dans le monde des idées, le sage bouddhiste aspire au Nirvana et perçoit bel et bien le monde comme une illusion.
  
 Deux théologies distinctes – Si le but premier de la philosophie occidentale est la connaissance et sa mise en oeuvre « héroïque », la philosophie orientale s’inscrit quant à elle dans une recherche de sagesse qui place l’homme sous un angle qui nous demeure étranger. Du seul point de vue théologique, l’Occident s’appuie sur une vérité révélée, sur un dogme et un ensemble de pratiques religieuses vouées à la vénération d’un dieu transcendant qui suffit à expliquer le monde. Les Chinois, pour leur part, ne vénèrent pas tant un Dieu qu’un processus naturel par lequel se perpétue incessamment la vie : le Dao.
 En Orient, l’homme fait partie de la nature, et en tant que tel, il se doit d’éprouver cette solidarité avec l’univers entier. Ainsi relié au monde, le sage emprunt de compassion, se voit en mesure de dépasser le cadre étriqué de sa personnalité pour éprouver un sentiment d’appartenance avec le grand tout dans le cadre d’une individualité en prise avec l’universel. Bâtie autour d’une conception holistique et intuitive du monde, sa pensée ne manque pas de nous parvenir chargée d’un halo de religiosité incitant l’Occident à la suspicion. Toutefois, ceci n’est pas un argument valide afin de nier l’existence d’une philosophie orientale, car notre propre histoire montre que bien des ponts ont été jetés entre la philosophie et la théologie, notamment par Pascal, sans que l’une interdise l’autre.
 Quand on s’interroge sur ce rejet d’un Orient que l’Occident juge hâtivement, voire arbitrairement, inapte à présenter une pensée philosophique de son ordre, on constate bien vite que c’est plus la mécompréhension que l’incompréhension qui le détermine. Par exemple, le Bouddhisme, si fortement ancré en Orient, si caractéristique du système de pensée oriental, trouble l’Occident autant qu’il l’exaspère : ni philosophie, ni religion véritable, fort d’une dialectique puissante teintée de rituels culturels, le Bouddhisme suscite un mystère que l’Occident prend volontiers pour une provocation. Mais l’Occident ne fait par-là même que se heurter à un impossible raccourci. En réalité, si l’Occident cherche à affirmer la personnalité humaine à travers le levier de la rationalité, l’Orient en nie tout simplement l’existence en faisant l’apologie de la vacuité comme unique terme à l’évolution. Au final, ne faut-il pas voir en chaque point de vue les limites à un ethnocentrisme philosophique ?  
  
 Histoire de la philosophie chinoise – L’influence initiale du confucianisme lors de la période classique, sous l’inspiration directe de Confucius au VIème et Vème siècle AVJC, a conféré à la pensée asiatique un sens de l’éducation et de la morale très fort, seul garant de l’établissement d’une société saine en invitant l’individu à développer des vertus répondant à son niveau social. Du VIe au IIe siècle AVJC, la phase créative marque l’avènement du taoïsme sous l’influence du philosophe Lao-tseu, et précise une cosmogonie comportant un ordre universel duquel l’homme est voué à faire partie. Cette mise en harmonie, assurée par la connaissance des forces primordiales de l’univers, permet à l’individu de s’élever au-dessus de la vie et de la mort au moyen d’une fusion mystique avec le Tao.  
 Avec la période médiévale, s’étendant du IIe siècle AVJC au XIe APJC, phase de synthèse et d’absorption de la pensée étrangère, se développe l’influence du Bouddhisme. En pénétrant en Chine depuis l’Inde et en s’y diffusant du Ier au VIe siècle, le Bouddhisme modélise en profondeur l’exigence religieuse de nombre pays d’Asie et reconnaît en la figure sacrée du Bouddha le destin que tous les hommes sont amenés à réaliser un jour : se libérer du cycle des réincarnations, solder son Karma, et atteindre à la délivrance des illusions et à la paix du Nirvana. Sur la base d’enseignements référents tels que la Voie du Milieu et les Huit Aspirations, en pratiquant la méditation et les ascèses, le pratiquant entre dans une quête de lui-même au bout de laquelle il espère assister à l’émergence de sa véritable individualité, garantie par l’extinction des désirs terrestres. Voyant le monde matériel comme impermanent et hautement fugace, nous comprendrons que la pensée bouddhiste ne soit résolument pas tournée vers un quelconque matérialisme.
 En outre, il faut attendre la fin du XIXème siècle pour que la philosophie occidentale diffuse sa pensée pour la première fois en Chine. Peu à peu, les idées sociales et politiques y font leur chemin, en prélude aux doctrines du matérialisme et du pragmatisme dès 1917. Avec Mao Zedong, c’est le triomphe de l’action révolutionnaire, mouvement en rupture profonde avec l’héritage culturel de la Chine. D’un point de vue économique, l’Orient s’est installé dans la compétitivité et s’est largement occidentalisé dans les termes d’une logique de productivité ces trente dernières années, à l’instar du Japon, des consortiums économiques tels que les Dragons, les Tigres et aujourd’hui de la Chine.

 De la sagesse chinoise à la rigueur scientifique occidentale – Comme nous l’avons vu, le travail scientifique occidental oriente sa recherche vers une action spécifique. La théorie a pour finalité de mettre au point un concept pratique répondant à un besoin clairement défini. A l’image des mathématiques, la science se fait un devoir de préserver ses découvertes de toute contradiction ou ambiguïté. Leur champ d’application répond donc à des conditions précises de validité. En outre, en héritage de la pensée scientifique et rationnelle prônée par les philosophes des Lumières, notre monde occidental trouve ses ressorts dans un certain degré de pertinence rattaché à une analyse pratique et spécialisée des problématiques.
 A l’inverse, la sagesse chinoise considère le monde selon un angle de vue global et se méfie de toute spécialisation de son analyse. De fait, elle s’attache à conserver un rapport vivant avec lui, de manière à le laisser exprimer spontanément ses signaux. Ainsi disponible, le sage peut adapter son comportement face aux sollicitations de l’existence. L’axe de sa pertinence s’appuie sur une réactivité mêlant réflexion et intuition. A l’inverse de l’Occident, le concept ne l’intéresse pas pour les implications pratiques qu’il recèle, mais pour l’intentionnalité qui le sous-tend.
 Pour ainsi dire, l’Orient préfère se passer de concepts, de pré-requis, de cadres spécifiques dans sa perception du monde. Il y voit volontiers une restriction, une limitation, alors que l’Occident y voit l’opportunité d’une découverte dirigée vers la matière dont il saura tirer une utilité pratique qui, même si sa validité ne dépasse pas un cadre restreint, aura tout de même le mérite de sa pertinence. D’une certaine manière, le point de vue oriental place l’homme au centre de son observation. La matière n’est qu’un fragment de son analyse et il cherche invariablement à en mesurer les éventuelles implications transcendantes.  

 De façon caricaturale, nous pourrions allouer une telle pensée au scientifique occidental ouvert sur ses positions : au bout de la matière, que peut-on encore découvrir ? Une métaphysique ? Derrière l’ordre apparent du monde se cache-t-il une intention ? Et cette dernière interrogation joue de ressemblance avec celle que pourrait tenir le sage en Orient sans jamais être passé par le moindre prédicat scientifique.
 L’Occident se méfie de l’intuition, et l’Orient la considère comme une faculté à part entière jouant un grand rôle dans sa perception du monde. Mais les plus grands scientifiques ne nient pas devoir à leur propre intuition certaines de leurs plus grandes découvertes. Aussi, le clivage Orient/Occident ne tient pas tant d’une incompréhension tangible que d’une imperméabilité traditionnelle entre les deux cultures. D’ailleurs, les récentes immersions, de part et d’autre, ne cessent de surprendre. Par exemple, quand la médecine allopathique s’intéresse aux effets de la médecine orientale, elle s’étonne le plus souvent de son efficacité.
 De ces deux manières de percevoir le monde et l’homme rendues divergentes pour des raisons ethnocentriques, nous tirerions le plus grand bénéfice à réaliser une synthèse au profit de la recherche médicale, de la recherche sur l’homme d’un point de vue philosophique et psychologique. La différence ne devrait pas servir d’alibi à la méfiance et au rejet. Ce qui est différent est complémentaire pour peu que nous élargissions le cadre de nos analyses. Nos prétentions intellectuelles devrait s’enorgueillir de résister à la confrontation avec l’Orient et vice versa. Elles s’en trouveraient renforcées d’autant, et leur terreau culturel trouverait une matérialité à même de nous rappeler l’inertie de notre propre tradition pesant sur nos acquis, nos points de vue, nos codes. A l’heure où la notion de bien-être revêt une importance croissante, gageons l’immense bénéfice que nous retirerions à apprendre de l’Orient et de l’Occident. A l’instar des articles que nous proposons au lecteur, pensons dès maintenant à nous créer une culture symbiotique propre à l’homme planétaire qu’au demeurant nous sommes.

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