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S’il n’est pas plus question de détracter que de minimiser la portée des récentes découvertes scientifiques, soulignons le désir holistique, bien tentant pour la biologie en tant que science étudiant des systèmes finis, comme un danger lié à la simplification voire à l’éviction d’autres champs de recherches voués à l’étude de la dimension cognitive de l’homme, c’est-à-dire à sa composante culturelle, historique et sociale. Nous proposons donc au lecteur de prendre le présent article comme une argumentation partielle décrivant une manière d’expliquer le vivant.
Après ces précautions, considérons donc le travail du neurobiologiste Antonio R. Damasio aux yeux duquel le cerveau aurait la fonction initiale d’assurer la survie du corps. Cela explique qu’il ait élaboré au fil de son évolution une véritable cartographie de ce dernier afin de mieux rendre compte de son état. Témoins sensibles de cet état, les émotions rapportent sur un mode binaire plaisir/déplaisir les changements intervenant dans le corps au devant de telle ou telle situation. Propre à la construction de l’individualité, l’enregistrement d’une bibliothèque d’informations dans l’ensemble du corps fait intervenir la notion de marqueurs émotionnels. Aussi, la fonction des émotions est de nous permettre une représentation sensible de l’environnement dans le but d’une adaptation idéale.
Deux types d’émotions – Pour Damasio, coexistent deux types d’émotions. Les émotions primaires, innées ou programmées règlent les relations avec une situation donnée. Elles se produisent de façon quasi automatique. Liées à l’évolution de l’individu, après une maturation mentale et décidée, apparaissent ensuite les émotions secondaires. Si les émotions primaires décrivent des réactions au monde physique, les émotions secondaires ont pour champ d’existence le monde social.
Toujours selon Damasio, les recherches sur le circuit cérébral empreinté par les émotions pour s’exprimer révèlent trois aspects importants. Tout d’abord, les émotions n’émergent pas des zones les plus profondes du cerveaux. Ou tout au moins pas seulement. S’il est vrai que les émotions de type primaire sont générées par les circuits neuronaux du système limbique (Cf. article surles trois cerveaux ), les émotions secondaires quant à elles sollicitent les régions évoluées du cerveau, telles que les cortex préfrontaux somatosensoriels, qui sont elles-mêmes le siège de la pensée. Ceci explique donc pour une part l’interférence de l’émotionnel sur le bon déroulement des processus de la pensée. En outre, ce n’est pas tant que nous soyons submergés par un flot d’émotions, mais plutôt que ce flot utilise les centres neuronaux de la pensée pour s’exprimer. Chose d’autant plus probante qu’il se trouve que les émotions de type primaire et secondaire utilisent le même canal d’émission, avec une nette prédominance de l’hémisphère droit du cerveau.
En deuxième lieu, notre corps provoque des émotions. Chaque zone de ce dernier renseigne le cerveau sur son état sous la forme d’une image mentale associée. Et puisque l’émotion elle-même agit sur notre pensée, nous concevons désormais comment le corps influence la pensée. L’analyse révèle par ailleurs qu’une sensation agréable produira des raisonnements rapides soutenus par des images fortes, tandis qu’une sensation douloureuse ralentira d’autant notre processus mental. Ensuite, l’émotion renvoie à l’affection physique initiale. On comprend donc le processus de somatisation comme une réactivation d’une sensation physique via un schéma émotionnel rémanent.
En troisième point, Damasio définit la notion de « perception de l’état d’arrière-plan du corps ». Cette fois-ci, l’arrière-plan n’est pas en prise avec les émotions. Il disparaît même au profit de l’activité émotionnelle. En l’occurrence, Il s’agit là de « la perception de la vie elle-même, de la sensation d’être », souligne-t-il. La conscience serait-elle donc le fruit de l’état de notre corps ?
Le raisonnement pur ou le ressenti – Décrire la conscience humaine n’est pas chose facile et suppose avant tout que nous comprenions comment fonctionne l’un de ses attributs majeurs : la capacité à raisonner. Raisonner, c’est délibérer sur la meilleure stratégie à adopter pour répondre à un besoin particulier. La notion de choix est donc intrinsèquement imbriquée dans la notion de raisonnement. Si l’on en croit les rationalistes, un raisonnement pur consiste à analyser exhaustivement tous les scénarios possibles afin de juger sur pièce sans interférence des émotions. Il s’agit donc d’une opération mentale fastidieuse mettant en jeu notre capacité à l’abstraction et à la concentration. Mais notre capacité à raisonner est limitée, et plus particulièrement notre mémoire. Sans compter que la vie quotidienne pose des problèmes aux paramètres multiples et aux hypothèses souvent mutables et assertives, pour peu que nous ayons tous les éléments requis. Aussi, le raisonnement pur n’est pas toujours approprié à une prise de décision rapide.
Selon Damasio, non seulement écarter les émotions des raisonnements est une erreur, mais celles-ci ont à ses yeux un rôle majeur à y jouer. Si la décision que nous entendons adopter par rapport à une situation donnée suscite une somatisation déplaisante, c’est qu’elle ne nous convient pas. Véritable alarme, cette émotion secondaire fonctionne à la manière d’un « marqueur somatique » dont la valeur associée, positive ou négative, sert tantôt de dissuasion, tantôt d’exhortation à prendre telle ou telle décision. D’une certaine façon, ces marqueurs permettent de procéder à un tri préliminaire des différentes options qui s’offrent à nous au devant d’un problème donné. Par la suite, le raisonnement pur peut alors intervenir et aboutir rapidement à une prise de décision.
Toutefois, il est à noter que ces marqueurs somatiques entrent en contradiction avec nos raisonnements. La peur, par exemple, nous enjoint parfois à éviter de souscrire à l’option idéale évaluée par le raisonnement. Selon le degré de ces dysfonctionnements, on peut arriver au handicap. A une image donnée, répondra une émotion spécifique inadaptée ou disproportionnée. Il convient donc de savoir doser l’un et l’autre type de raisonnement, tantôt émotionnel, tantôt rationnel, compte tenu que tout individu présente une prédisposition naturelle pour l’un ou pour l’autre.
L’apprentissage et la construction du moi – L’enfance et l’adolescence sont le théâtre privilégié de la constitution de marqueurs somatiques bien que toute la vie nous continuions à nous enrichir. C’est une façon d’apprivoiser le monde. En outre, et les enseignants le savent bien, tout apprentissage passe par un marquage somatique. Ils sont les témoins physiques de notre histoire, de notre rapport aux choses, aux êtres et aux savoirs, de notre morale et de nos convictions. Via cette expérimentation émotico-sensorielle de l’existence, nous somatisons, enregistrons dans notre « chair » notre lecture du monde sur un mode plaisant/déplaisant.
En d’autres termes, notre corps fait partie de notre individualité, non seulement en tant qu’enveloppe charnelle, mais en tant que corps de somatisation des émotions. Cette profonde intrication de l’émotion dans le corps permet de le personnaliser au gré de son propre ressenti, de son propre « arrière-plan émotionnel » via un système complexe de marqueurs somatiques. Fruit d’années d’expérience, il se modifie et se renouvelle sans cesse, au rythme de transformations de notre individualité.
Le rôle du corps, et de l’émotion dans le raisonnement est majeur. Il n’est qu’à relever la difficulté qu’ont les personnes accidentées soudainement privées d’un certain nombre de marquages somatiques. Leur apprentissage se voit ralenti, leur raisonnements immédiats difficiles et leur perception globale d’eux-mêmes et de l’environnement amoindrie. Pour ainsi dire, il ne peut plus y avoir d’actualisation des marqueurs émotionnels du corps. De là, leur identité ne peut qu’être soulignée par le langage et les souvenirs.
Le traditionnel cogito ergo sum de Descartes proposait un monde reposant sur la dualité corps/esprit. De cette époque des Lumières fascinée par la raison pure, notre histoire retient plus une volonté d’efficacité absolue qu’une réelle faculté à raisonner pour ainsi dire « par-delà son corps ». Certes, le mythe de la fracture corps/esprit est l’un des fondements de notre civilisation occidentale. Certes, la science ne peut guère hausser le ton au regard de ses récentes avancées et nier notre héritage sans plus de préavis.
Mais elle peut désormais souligner, de par son expérimentation, sans même s’aventurer sur le terrain de la spiritualité, que tout au moins, au niveau de notre corps, existe une unité de l’émotion et de la pensée. Elle entrevoit de plus en plus clairement comment chaque parcelle de notre corps, en tant que marqueur émotionnel, fait partie d’un système organique total en état de résonance émotionnelle avec l’environnement.
Toutefois, quand Damasio s’exclame que « ce n’est pas seulement la séparation entre esprit et cerveau qui est un mythe : la séparation entre esprit et corps est probablement tout aussi inexacte », on pressent la tentation selon laquelle la biologie pourrait expliquer l’homme dans toute sa complexité. Or, c’est sur ce point qu’interviennent ses détracteurs pour qui « on ne peut réduire les conventions sociales et les règles éthiques à des dispositifs homéostatiques ». « Nos comportements éthiques sont liés à la parole, à l’échange et à la culture, à l’apprentissage et à la civilisation de nos émotions ».
Certes, on entrevoit clairement combien le corps est indispensable au bon fonctionnement global de l’être humain, ce que l’on ne sait pas encore c’est dans quelle part il commande à nos comportements, et dans quelle part l’information culturelle et sociale intervient dans la construction de l’individualité. Quoiqu’il en soit, l’une et l’autre part se répondent l’une l’autre et se confondent même au titre de notre individualité. Une question se pose donc désormais avec force : doit-on élargir les fonctions biologiques du corps pour expliquer nos comportements ou bien accroître le champ de recherche de la biologie de base ? Plus que jamais, l’avenir est dans la transversalité des disciplines.
Extrait du livre "Guérir" D. Servan-Schreiber et du site Internet :
http://deux.pour.cent.free.fr/La_biologie_emotionnelle.htm
http://www.volodalen.com/15psychologie/psychologie20.htm
http://livres.lexpress.fr/entretien.asp/idC=8568/idR=5/idTC=4/idG=0
http://perso.wanadoo.fr/marxiens/sciences/damasio.htm