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L’enjeu des trois cerveaux

 Un des points essentiels intervenant dans la compréhension du vivant consiste à déterminer les processus biologiques qui le sous-tendent. Car ceux-ci expliquent pour une part les mécanismes qui gèrent le métabolisme humain et, dans une certaine mesure, l’enjeu de nos comportements. Ceux-ci sont en effet déterminés par un jeu de fonctions fondamentales qui nous ont été léguées au cours des 4,5 milliards d'années d'évolution du vivant. Ainsi, le transfert de l’information génétique, l’échange énergétique avec le milieu et le maintien homéostatique de l’organisme, garants de notre survie, constituent les préoccupations primordiales de notre cerveau reptilien.  
 Les besoins énergétiques de notre organisme engagent des échanges permanents avec le milieu. Celui-ci évoluant sans cesse, nous devons faire preuve d’adaptabilité. C’est ainsi que nous avons pu développer des propriétés héritées de l’interaction avec le milieu éprouvée dans l’organisme dans le cadre de notre ressenti selon le modèle douleur/plaisir. Notre cerveau limbique ou émotionnel analyse en effet chaque expérience au crible de cette double régulation. C’est ainsi que nous apprenons, mémorisons, au gré d’un apprentissage incessant.
 Fort de cette mémorisation, notre cerveau cognitif s’est organisé autour d’un réseau de neurones capables de stratégie et de réflexion associatives. En développant ainsi l’abstraction et le raisonnement, nous sommes devenus des êtres de prévision, expérimentant un rapport au temps élargi. Ceci nous a permis de nous dégager progressivement du déterminisme régi par l’assouvissement des plaisirs et la fuite des douleurs immédiats. En sollicitant librement notre ressenti, notre capacité à raisonner ne nous permet pas moins que de penser notre vie de façon décidée.  

 L’homéostasie et l’échange énergétique – Devant la question abrupte qu’est-ce que le vivant, s’adjoignent trois propriétés complémentaires pour venir le décrire : l’information génétique, l’échange pérenne de l’énergie entre et dans les structures vivantes, et en dernier lieu l’homéostasie. Cette dernière propriété met en évidence la nécessité première de maintenir l’équilibre du milieu intérieur de tout organisme vivant afin d’en garantir le bon fonctionnement. En un sens, et selon la pensée de Henri Laborit, "la raison d'être d'un être vivant c'est d'être". Car c’est dans ces conditions que l’organisme se voit capable d’interagir correctement avec le milieu extérieur.
 Chez l’homme, ce souci de constance du milieu intérieur est placé sous la vigilance du cerveau reptilien. En satisfaisant à nos besoins primaires (boire, manger, nous reproduire), il mobilise encore l’énergie acquise pour garantir l'équilibre biologique et endocrinien de notre corps, tout en gérant la chimie de nos cellules via le contrôle hypophysaire. Fonctionnant dans l’immédiateté, il se soucie d’instant en instant de sauvegarder l’intégrité de l’organisme.
 Toutefois, une structure vivante est plongée dans un environnement changeant. Afin de garantir sa pérennité, l’organisme doit donc changer, s’adapter aux conditions extérieures. Ces transformations engagées dans l’organisme sont éprouvées dans le cadre de notre ressenti puis mémorisées. La mémoire du vivant, qu’elle soit neuronale ou moléculaire, grâce à l’Acide Désoxyribonucléique ou ADN, implique un apprentissage trans-générationnel mais également tout au long de la vie. Apprendre est une fonction fondamentale de l’organisme et du cerveau nous garantissant la survie de notre espèce et de notre corps.
  
 Le rôle des émotions – Notre système nerveux central met en jeu divers types d’actions qui associées les unes aux autres déterminent des comportements. Ceux-ci sont directement reliés à notre rapport avec le milieu. Et ce rapport est éprouvé par le biais de notre ressenti autour de la dualité plaisir/douleur. En outre, le monde est initialement perçu par le biais de nos perceptions sensorielles. Mû par ces émotions, l’homme tente de maintenir constant son niveau de plaisir et à rejeter tout comportement susceptible de lui occasionner de la douleur. C’est là la fonction du deuxième cerveau décrit par Maclain : le cerveau émotionnel ou limbique.
 Ces deux notions que sont le plaisir et la douleur adoptent la fonction de régulateurs dans nos interactions avec le milieu et nous permettent incidemment d’effectuer un apprentissage évolutif. Car les émotions n’ont pas qu’un but immédiat de rejet ou d’attraction mais nous permettent d’attribuer une valeur aux choses, de les estimer et de les classer selon leur niveau de plaisir ou de déplaisir. Nous assimilons les expériences par le truchement des sensations et des émotions qu’elles suggèrent. C’est là la base de tout apprentissage.
 En mémorisant ce rapport de ressenti que nous tissons avec le monde, nous nous construisons une vie qui nous permet de nous adapter aux systèmes de vie les plus complexes sur la base d’une représentation affective. C’est la raison pour laquelle l’affectif occupe un si grand rôle dans notre capacité à apprendre. Du reste, plus la sensation générée par une expérience est grande, plus la mémorisation se fait profondément. Cela explique l’ancrage profond des sensations vécues dans l’enfance ainsi que leur influence sur nos comportements tout au long de notre vie.  

 Raisonner – Si la base de toute logique est axée sur la notion de plaisir et de déplaisir, l’homme peut se défaire d’un tel déterminisme grâce à son cerveau cognitif. Ce cerveau spécifiquement humain appelé néocortex est un entrelacement de cellules nerveuses à la fonction principalement associative. Il nous permet de nous représenter le monde sur la base du processus de cognition : « reconnaître, abstraire et reformer des liens de causes à effets ». Sa force réside dans son pouvoir d’abstraction qui associe un signe à une chose. Il est également doué d’imagination et nous permet de reconstruire, de repenser le monde d’une manière originale.
 Avant toute chose, la partie gauche du néocortex a pour but de nous mettre en prise avec la réalité et d’en tirer la sève ou expériences. Le lobe droit, pour sa part, assure une fonction non moins importante dans la mesure où il est en mesure d’interférer avec le fonctionnement du cerveau émotionnel. Grâce à un raisonnement, il peut inhiber certaines réactions biologiques et remettre en perspective nos plaisirs et nos peurs. En effet, lorsque le cerveau limbique réactive un souvenir mémorisé, notre cerveau cognitif peut réactualiser l’émotion ressentie car il est en prise avec le présent. De fait, notre 3ème cerveau, capable de nous projeter dans l'avenir, permet de supporter la douleur immédiate en imaginant un futur meilleur.
 En analysant nos comportements via le cortex, nous sommes en mesure de compléter cette première lecture du monde que nous offre le cerveau limbique au gré de nos émotions. Si ces émotions ressenties ne sont pas adéquates et freinent ou bloquent notre évolution, ou notre potentiel d’adaptation, notre capacité de réflexion peut alors prendre le relais. En outre, l’homme dispose de la faculté de critiquer et même de s’extraire de son conditionnement. Ainsi dégagé de toute fatalité, il peut donc déterminer si tel plaisir lui est salutaire ou s’il convient de le différer ou de le nier.
  
 L’homme a cette faculté inouïe d’avoir conscience d’être en conscience. Fort de celle-ci, il est à même de s’extirper du schéma de répétition du passé qui commande à nos comportements. En prenant conscience de ses réactions au moment où elles se produisent, il se branche directement avec un présent riche d’une immense potentialité. Il peut incidemment concevoir un futur et, dans une mesure qu’il demeure difficile à déterminer, décider de sa vie, formuler des choix, personnaliser son parcours en analysant son passé.
 En quelque sorte, cohabitent en nous divers niveaux de consciences directement reliés à l’usage mutuel des trois étages de notre cerveau. A noter que celui-ci s’est initialement développé sur le mode de la survie (fuite, lutte, inhibition) bien plus que celui de la recherche du plaisir. Aussi sommes-nous largement déterminés pas la peur, en tant que menace pour notre intégrité. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’il nous apparaisse si difficile d’apprivoiser l’avenir en toute sérénité.
 La gestion de la peur est donc une des choses les plus difficiles à réaliser de par la profondeur de son ancrage dans notre organisme. Cependant, notre cerveau a la capacité d’évoluer, et les récentes recherches, si elles n’en dévoilent le fonctionnement que partiellement, sont tout autant prometteuses sur bien des points concernant ses potentialités. En outre, l’usage équilibré des deux hémisphères cérébraux, l’un discursif et froid, l’autre sensible et muet, pourrait constituer la clé de notre harmonie en tant qu’être de pensée et de ressenti. L’évolution humaine apparaît être au croisement de deux chemins distincts mais indissociables : celui de la neurobiologie et celui de la conscience.

http://www.volodalen.com/15psychologie/psychologie20.htm
Le jeu du Tao – Albin Michel - page 202

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